Sur le forum de dépendance-sexuelle.info, un participant me dit que "l'homme a besoin de rituels". Et cette semaine, en lisant dans le journal La Croix le commentaire d'un passage de l'évangile où Jésus reproche aux pharisiens de s'attacher aux apparences pour oublier le fond et l'essentiel, affirme que "le rituel rappelle à l'homme qu'il a besoin de se purifier".
Nous fonctionnons par rituels, en usant de formes qui nous donne une assise pour révéler le fondamental. En picolant, j'avais tout un rituel, qui sacralisait la bouteille de bière par exemple, lorsque j'entamais ma beuverie (je me vantais d'être un amateur de "bonnes bières"). En fréquentant les bistrots, j'avais une place bien précise, je commençais par lire le journal. Bref, dans la pratique des dépendances, j'ai toujours eu des repères. Me masturber au lever, au soir, démarrer la journée au boulot par le net etc... Tout cela correspond un peu à cette "forme qui aide le fond à remonter à la surface", comme on dit.
Je ne m'étais pas rendu compte, jusqu'à ces tous derniers jours,à quel point nos gestes, nos actes, peuvent aider à comprendre ce que nous sommes et à être réellement en lien avec ce que nous sommes vraiment. Un ami des Alcooliques anonymes, par ailleurs athée invétéré, me disait qu'il allait en réunion comme il allait à la messe. Comme les chrétiens remémorent le don de la vie du Christ, lui, il voulait se remémorrer ce qu'il avait été pour poursuivre sur son chemin.
Je comprends mieux l'importance des gestes rituels. Prier régulièrement, méditer, se fixer des repéres visuels, garder près de soi des phrases comme "un jour à la fois", "l'abstinence paie" aide à se remémorrer ce que nous avons décidé de ne plus être et surtout d'être. Des individus engagés tant bien que mal sur le chemin de la vie.
Voilà un bon mois que je fais en sorte de ne pas DU TOUT me laisser prendre par l'envie de me masturber quand l'envie se présente le matin ou dans des moments d'anxiété intense. Aupravant, je déparrais toujours ce geste, avant de le stopper, mais il suffisait à installer une sorte d'obsession, et à donner prise au malaise.
C'est tout le problème de l'obsessionnel que d'admettre qu'il ne peut pas "gérer" à petite doses ce que sa pensée lui suggérerait bien de faire. La fameuse "première étape" des programme en 12 étapes des fraternités du type AA invite à admettre son impuissance face à ses démons, qu'il s'agisse de l'alcool, de la sexualité compulsive, des émotions et des mes pensées obsessionnelles. Ma boulimie intellectuelle, comme je l'ai appelée dans un post précédent, correspond à cette volonté de maitriser malgré tout, d'avoir réponse à tout. Ne ferais-je pas mieux de voir qu'il y a comme un malaise à passer mon temps à remettre en cause la théorie de la veille que j'adopterai le lendemain ? Je cherche à répondre de manière implacable à mes peurs. Je vais chercher ailleurs, dans la compulsion et l'évasion dans les idées, alors que je sais que la réponse est dans l'acceptation de la vie, telle qu'elle se présente. Comme me l'a répondu quelqu'un sur un forum de Doctissimo où l'on parlait de procrastrination, "quand on voit l'énergie que l'on peut passer à ce genre de chasse à l'info inutile, ça donne envie de pouvoir canaliser tout ça". Car la réponse à la question de avoir "quel sens à la vie", elle est dans la vie elle-même, dans l'instant présent qu'elle me donne l'occasion de pouvoir apprécier et éprouver. Il y a bien sur un narcissisme évident à chercher à avoir toutes les réponses. Je veux voir Dieu, l'expliquer, le démontrer, alors que la question est d'y croire. Accepter son impuissance devant toutes ses pensées obsessionnelles, pourtant, c'est ouvrir la porte à la vie. C'est s'en remettre à elle.
La fatigue... La voila qui repointe son nez, avec ses copines, et ses copains. La mauvaise humeur, l'anxiété, un poil de stress et une motivation qui fait le yo-yo. Une certaine expérience s'appuyant sur le programme des AA (voir mes liens) me dirige tout de suite au rayon" acceptation". Je suis fait comme ça, et je me conseille vivement de ne pas essayer de forcer les choses. D'autant que que j'ai pas mal de boulot ce week-end, ce qui ne va pas arranger les choses - et une partie de l'énervement provient d'ailleurs du fait qu'on me demande des choses pendant qu'on laisse des gens tranquille. Mais c'est comme ça. Si je commence à cultiver le ressentimment, je pars en sens inverse. Il faut donc, y aller tranquillement, en n'oubliant pas de travailler la confiance. Dans ces moments de vulnérabilité, j'ai appris qu'il fallait bétonner. Hier, des souvenirs liés à ma dépendance sexuelle sont revenus cogner à la porte. Comme d'habitude. Bien sages, bien intellectualisés. Une luxure tout sourire, volontairement épurée du monceau de culpabilité et de honte qu'elle charrie. Si je ne pratiquait pas régulièrement une sorte d'observation parfois pointilleuse de ce qui me passe par le cerveau, le danger serait certainement plus vif. Se regarder, s'inventorier même, aide déjà à prendre le recul nécessaire pour regarder ensuite vers la bienveillance du Dieu auquel je crois, c'est à dire la Vie, ce cadeau qui m'a été confié pour diffuser l'amour, et participer ainsi à la Création, cette oeuvre que la compulsion s'empresserait de détruire si elle reprenait pleinement possession de mon corps. D'où l'importance, de s'accorder bien des moments de recul, pour y voir clair en soi. D'où l'importance aussi de faire appel à d'autres (psys, conseillers spirituels, amis de mouvements d'entraide), pour aider à dénicher ce qui est un peu plus compliqué à voir et nous aider ainsi à ne pas nous écarter du chemin de la Vie.
Vendredi 29 septembre 2006
"De toute façon, on a toujours plus ou moins besoin de fonctionner sous la pression, d'être stressé pour se mettre vraiment au boulot". C'est une collègue qui me parle. Et qui décrit parallélement une de mes manières habituelles de fonctionner. Moi qui ait toujours fait mes devoirs au dernier moment ; qui aujourd'hui, fait en sorte d'être souvent sur le fil du rasoir, quand il ne s'agit pas de fuir ce que j'ai à faire, je pense aussi avoir "besoin" du stress pour doper ma vie. Pourtant, on finit toujours par se mettre en danger, et à se prendre en retour une bonne dose de culpabilité. Cette petite voix qui vient vous dire que "décidemment, si tu t'y prenais plus tôt, tu ferais nettement mieux". Mon psy aime à me rappeler que je me suis construit en marchant sans cesse sur les limites. Je veux bien admettre que l'on ne devient donc pas du jour au lendemain un maitre de la planification. Il me faut quand même admettre que vivre à coup de doses de stress est non seulement inconfortable mais a tendance à avoir des effets nocifs. La colère n'est jamais loin, quand on est sous la pression. La confusion mentale aussi. Ainsi que la compulsion. Stressé, je passe du coq à l'âne violemment, et je me vois régulièrement jouer de la souris pour fuir quelques minutes me rassurer sur un site ou un forum qui, généralement va parvenir à faire monter d'un cran l'énervement quand je lirai quelque chose qui ne me plait pas. Le stress m'incite aussi à carburer au café, produit qu'il va me falloir penser à éliminer rapidement sur ma liste des excitants (allez voir le forum de TheAnother, il en cause du café - son adresse est dans ma liste de liens).
Au fond, je fonctionne à coups d'accélérateurs. Je speede, je m'énerve avant de retomber platement. Il y a derrière, bien sur, ma dépendance aux émotions et cette tendance à laisser l'angoisse mener les choses. Mais dans le stress, si je ne suis pas tranquille, c'est bien parce que je ne laisse pas la vie se dérouler à son rythme. Dans le stress, encore une fois, je m'éloigne de l'essentiel, de ce que je suis fondamentalement pour laisser l'éphémére s'imposer émotionnellement.
J'essaie depuis peu, donc, de ralentir le rythme. Et je vois que je parviens à me saisir plus rapidement de mes taches impératives (comme le boulot), ou plutot du bout qui me permettra de m'y mettre plutot que de laisser filer le temps, en attendant la dose de stress. C'est une vraie reconstruction de son mode de fonctionnement dont il s'agit. Éviter les sources d'énervement, pour privilégier le calme, le retour à l'essentiel. La musique classique (le baroque notamment) fait partie de mes sources que je vais visiter désormais régulièrement dans ce monde qui bouge de partout). La question est bien de faire la paix, jusqu'au plus profond de son être.
Pour ceux qui s'interrogent à propos de l'abstinence et redoutent de sombrer dans l'ascétisme, je trouve ce texte d'un jésuite sur la chasteté. Intéressant. J'y vois des comparaisons possibles avec la notion de sobriété que l'on rencontre chez les AA, par exemple.
Voir ici : http://www.croire.com/article/index.jsp?docId=2281402&rubId=187
Aujourd'hui, dans le calendrier des fêtes catholiques, on fête la "Croix glorieuse". J'effectue un retour à la religion en essayant d'éviter l'arrogance de ceux qui transforment leur éloignement et leur fuite en une espèce de recul qui leur permettrait d'affirmer qu'ils ont tout compris. Autrement dit, même si j'ai fini par buter sur un certain dolorisme véhiculé par l'Église, j'essaie aujourd'hui de mieux comprendre le sens profond de certains textes et de certaines conceptions. Tous les matins, je lis les textes bibliques suggérés pour la journée. Dont cet évangile de Jean, donc, qui évoque ce Christ élevé par la Croix. Le commentaire d'une moniale de la fraternité de Jérusalem m'a touché droit au coeur. Elle parlait du visage profondément humain de ce Dieu qui a pris notre condition jusqu'à vivre l'humiliation et la mort. Elle invitait à croire à ce Christ qui vient du coup nous chercher jusqu'au plus profond de nos abimes. J'ai bien identifié tous ces abimes dans lesquels je me jetais et me jette encore pour ne pas être face à mes peurs et à ma vie. Je vois bien aussi que chaque jour qui passe, je cherche les moyens de ne pas rester englués au fond de ces abimes d'un monde qui pourtant presse à idôlatrer les faux dieux de mort qui les hantent : l'égoisme, la haine, la luxure etc... Je comprends mieux que la foi et la confiance sont en quelque sorte cette main qui me tirent vers le jour / Cette foi, elle se matérialise aussi dans l'échange et l'entraide des groupes de dépendants, réels et virtuels. Par rapport à mon post précédent, j'ai lu des choses précieuses sur dependance-sexuelle.info, dont le témoignage bouleversant d'un nouveau, Luc, qui pourrait presque avoir copié mon parcours tant il ressemble au mien, mais qui est déjà bien avancé dans la réflexion. Pour revenir à ce que j'écrivais, l'autre jour, je pense que mon éloignement durable du porno, ne m'a pas complétement libéré de la compulsion à l'excitation. J'ai décidé d'appliquer une tolérance zéro à cette "masturbation automatique" du matin que j'avais banalisé sans me rendre de quoi que ce soit, sous pretexte que je n'allais pas jsuqu'au bout. Mais je me shootais mine de rien aux fantasmes, et je laissais ceux-ci s'installer. Au bout du compte, c'est l'accumulation qui a débouché sur cette impression de rechute de l'autre nuit. Je vais donc refaire un effort de "discipline" (merci Polo ;-)] en faisant en sorte de lever le matin, plutot que de laisser ma main, décider de rester encore un moment, pour s'occuper de cette érection matinale... :-)
Bien que j'ai cessé les consultations compulsives de porno, je demeure assez régulièrement interpellé par des fantasmes, qui me donnent envie de me masturber. Je commence d'ailleurs assez souvent le geste, avant de cesser, mais je suis assez souvent tenté de laisser l'excitation s'installer. Je sais que les fantasmes sont là pour nous interpeller, et nous faire réfléchir, mais dernièrement, j'ai été plus que perturbé. Lors d'une insomnie, je me suis mis à m'interroger de nouveau sur une hypothétique bisexualité (j'ai beaucoup de fantasmes masculins, l'essentiel même. Et j'ai pratiqué les chats et rencontres gays) et du coup, j'ai relancé la machine. Et là aussi, envie de me masturber, excitation... J'étais nettement plus dans le "trip" que les autres fois, et je pense même que c'est une rechute de masturbation compulsive.
Je sais aussi que ces derniers jours, j'ai laissé le stress et l'anxiété s'installer en raison d'ennuis persos et je sais que dans ces moments, je suis plus vulnérable. Je sais aussi que lors d' insomnies, je dois occuper mon esprit plutot que de le laisser ouvert au pire.
Depuis quelques jours, j'ai repris les bases. Douceur, prière et méditation, reprendre la vie un jour à la fois...
Régulièrement, dans les discussions avec d'autres dépendants, la question de savoir comment réagit face aux tentations revient. Souvent, on a le sentiment d'être face à une force telle qu'elle finit par nous submerger, et nous faire tomber. Personnellement, je pense qu'un des problèmes, est que l'on se situe dans une posture de combat, de résistance. Combien de fois, n'ais-je pas lu sur les forums "je vaincrais la bête". Accepter que celle-ci est plus forte, qu'on ne peut rien contre elle, à mon avis, est la première étape à effectuer. Combattre, c'est donner prise à la tentation, c'est la ouvrir la prote à la tentation. Je pense qu'il faut refuser le combat, laisser passer la tentation une fois qu'on s'est aperçu qu'elle était là, et la confier à Dieu, ou du moins à tout forme de puissance qui nous est supérieure.
Chaque jour, je reçois une page de l'évangile, avec un commentaire, qui plonge parfois loin dans l'histoire de l'Église. L'un de ceux qui j'ai reçu cette semaine évoquait les tentations. Je me permets de le poster.
Saint [Padre] Pio de Pietrelcina (1887-1968), capucin
Ep 3, 626 et 570 ; CE 34 (trad. Une pensée, Mediaspaul 1991, p. 40)
« Sors de cet homme ! »
Les tentations ne doivent pas t'effrayer ; par elles Dieu veut éprouver et fortifier ton âme, et il te donne en même temps la force de les vaincre. Jusqu'ici ta vie a été celle d'un enfant ; désormais le Seigneur veut te traiter en adulte. Or les épreuves de l'adulte sont bien supérieures à celles de l'enfant, et cela explique pourquoi tu es, au début, toute troublée. Mais la vie de ton âme retrouvera vite son calme, cela ne tardera pas. Aie encore un peu de patience, et tout ira pour le mieux
Laisse donc tomber ces vaines appréhensions. Souviens-toi que ce n'est pas la suggestion du Malin qui fait la faute, mais plutôt le consentement donné à ces suggestions. Seule une volonté libre est capable de bien et de mal. Mais lorsque la volonté gémit sous l'épreuve infligée par le Tentateur, et quand elle ne veut pas ce qu'il lui propose, non seulement ce n'est pas une faute, mais c'est de la vertu.
Garde-toi de tomber dans l'agitation en luttant contre tes tentations, car cela ne ferait que les fortifier. Il faut les traiter par le mépris et ne pas t'en occuper. Tourne ta pensée vers Jésus crucifié, son corps déposé entre tes bras et dis : « Voilà mon espérance, la source de ma joie ! Je m'attache à toi de tout mon être, et je ne te lâcherai pas avant que tu m'aies mis en sécurité ».
Sur dependance-sexuelle.info, j'ai évoqué les "crises" d'orgueil, qui s'emparaient de moi. Cette envie à la fois, de tout maitriser, de répondre à une angoisse par une réponse intellectuelle, ou plutôt intellectualisée me permettant d"échapper au concrèt, me rassurant, donc, car étant censée m'en mettre plein la vue. Et tant qu'à faire, en mettre plein la vue aux autres. J'évite désormais (pour combien de temps ?), les forums à caractère idéologiques), là où pas mal de mecs passent leur temps à jouer à celui qui pisse le plus loin à coup de réthorique. J'y passe mes journées quand j'y plonge, tellement j'ai l'impression d'être intéressant.
C'est Cyril/Jim, un dépendant passionné de philo, et dont j'apprécie les réflexions, qui m'a mis la puce à l'oreille. L'orgueil, c'est un des 7 péches capitaux. Je suis allé sur Wikipédia, et là, on me rappelle que ce n'est pas nécessairement frimer aux yeux des autres, jouer les caîds, mais s'attribuer des dons de Dieu. Plus je joue l'intéressant, plus je me crois intelligent, plus j'oublie qu'en fait, je ne dois ma capacité de réflexion, qu'à la volonté de Celui qui m'a mis sur terre, et que cette "intelligence" ne doit pas être mise au service d'une autocongratulation, mais au service de la vie. Autrement, doit être mise en partage. On voit bien, où on retombe : sur cette satanée humilité, sur cette capacité à redevenir comme l'humus de la terre, comme le dit Christian Bobin dont "Le Très Bas" (un merveilleux livre rendant hommage à Saint-François d'Assises), à accueillir la vie dans toute sa simplicité et toute sa force.
Autre chose que Cyril/Jim m'a fait entrevoir : c'est ce que les bouddhistes appellent, parait-il, "le doute stérile". À force de chercher des vérités partout, je finis par ne plus savoir ce que je pense vraiment. Je passe mon temps à changer d'avis sur pas mal de choses. Peut-être devrais-je renforcer un peu plus mes convictions. Ou du moins m'accrocher à un pan de celles-ci. Pour le moment, de ce que je sais de mes expériences récentes chez les AA, et auprès des dépendants, je sais que c'est l'entraide qui donne un sens à ma vie. Ça je le sais, et je n'en doute pas. Autant donc me contenter de l'entraide pour avoir l'impression de servir à quelque chose - même si cela n'empêche pas de chercher à être flatté.
Ce matin, levé de bonne heure, et parti faire une balade, je m'arrête dans un café où je vais de temps à autres boire un petit noir et lire le journal. J'y croise un homme, la bonne cinquantaine, le mec sympa, au comptoir, devant son vin blanc. Je l'ai déjà croisé bien allumé par l'alcool à d'autres occasions dans le même bistrot. Effectivement quand on démarre à 7 heures du mat' au blanc sec, il y a des chances que les brumes deviennent tellement épaisses au fur et à mesure de la journée que l'on finit par s'y perdre complétement. J'ai eu comme un sentiment de fraternité en voyant ce gars. Normal, il est un peu le miroir de ce que j'aurais été, si j'avais poursuivi ma vie d'alcoolique pratiquant, et si Dieu m'avait encore laissé en vie. Lui connait tout le monde, dans ce bistrot. Il tutoie les serveurs, se moque gentiment du barman. Il parle d'un autre serveur. Il n'est pas là, mais lui, il le connait. Aux clients anonymes comme moi, il montre qu'il n'est pas anonyme, lui. Mieux : il peut même informer de ce qui se passe dans ce café. Il fait un peu partie de la famille. Il existe, ici. Le personnel l'écoute et en plus lui répond. Souvent un "oui" poli. La politesse est le service minimum que les dealers légaux des débits de boissons estiment devoir aux alcooliques. L'humanisme de certains peut les amener à les alerter. Mais ce n'est pas courant.
Je me suis vu en effet dans ce petit bonhomme qui cherchait à causer et à se faire écouter. À ne plus être seul, à ne plus subir cette angoisse d'être là, et de ne pas savoir quoi faire de sa vie. Le gars souriant, plaisant, quand il n'a pas trop picolé, le coeur sur la main sans doute, mais qui ne sait pas que l'authenticité n'existe pas dans les bistrots. Que l'on existe que par le verre que l'on boit et que l'on paye. L'alcool ouvre les portes sur le vide affectif et a pour fonction de le creuser, jusqu'à s'y perdre. Je prie pour que ce petit bonhomme tombe un jour sur le chemin qui m'a conduit jusqu'aux Alcooliques anonymes.