Je reproduis ici la tribune publiée par le médecin chef du centre Marmottan, spécialisé dans les addictions, dans le journal "l'Humanité". J'en partage l'essentiel.
Les paris en ligne vont multiplier les sources d’addiction
PAR MARC VALLEUR, PSYCHIATRE, MÉDECIN CHEF DU CENTRE MÉDICAL MARMOTTAN
Que prépare la libéralisation de la réglementation sur le jeu ?
La dépendance au jeu, le jeu excessif ou problématique, a enfin été reconnue officiellement comme un problème de santé publique, puisque la lutte contre l’addiction a été omniprésente, tant
dans les attendus du projet de loi, que dans les débats à l’Assemblée.
Les quelques soignants qui, depuis des années, tirent la sonnette d’alarme et demandent que le jeu soit rangé parmi les addictions, à côté des drogues, de l’alcool et du tabac, ne peuvent que
s’en réjouir : la souffrance des joueurs excessifs, ruinés, surendettés, déprimés, parfois suicidaires, a été difficile à faire entendre, tant, dès qu’il s’agit de jeu, il est difficile d’être
pris au sérieux.
Mais évidemment, l’ouverture qui se veut partielle et maîtrisée des jeux en ligne va être à l’origine de cas supplémentaires d’addiction, d’abus, de « dérapages » : sans aller jusqu’à
l’addiction vraie, qui est le fait de vouloir réduire ou cesser sa conduite sans y parvenir, quelques pertes de contrôle passagères peuvent suffire à plonger une famille entière dans un
surendettement « incurable ». Les budgets pharamineux promis pour la publicité indiquent que les opérateurs s’attendent à de gros retours sur investissements, c’est-à-dire qu’ils comptent sur
une augmentation du nombre de nouveaux joueurs et de la fréquence de jeu, pour ceux qui le sont déjà. Les paris sportifs et hippiques, le poker, alors même qu’il ne s’agit pas de jeux de hasard
pur, font partie des jeux « de sensation », tout à fait addictifs, et le fait qu’ils soient en ligne est un facteur supplémentaire de conduite addictive.
Contrairement aux jeux « en dur » des casinos, l’accessibilité y est en effet totale, à toute heure du jour et de la nuit. Le contrôle extérieur (le regard des autres, les conseils de
l’entourage) peut en être tout à fait absent. Surtout, il va être possible de jouer tout en fumant et en buvant on sait que l’interdiction de fumer dans les lieux publics a fait chuter le
chiffre d’affaires des jeux (on sort pour fumer une cigarette, on réfléchit… et on arrête !) et que l’alcool est de nature à augmenter les pertes de contrôle.
Mais on peut dire que le jeu est déjà omniprésent sur Internet et que des modalités de contrôle peuvent y être appliquées : le joueur pourrait paramétrer à l’avance les dépenses qu’il
s’autorise, demander à être exclu pour une durée plus ou moins longue, recevoir des avertissements si ses dépenses évoquent une perte de contrôle… On peut surtout dire que la situation
antérieure n’a pas empêché une augmentation de l’offre de jeux « de sensation » et que l’addiction est déjà installée dans la société.
Le pouvoir et les moyens des autorités de régulation prévues (l’Arjel pour le jeu en ligne, mais surtout le conseil consultatif, dont les avis devraient concerner l’ensemble des jeux, y compris
en « dur ») seront donc déterminants pour l’avenir. Cette libéralisation, même partielle et contrôlée, est en effet une véritable révolution dans un secteur qui était jusque-là étroitement sous
le contrôle de l’État, dans le cadre de dérogations à une prohibition millénaire, d’origine religieuse et morale.
Il faut aujourd’hui construire une politique du jeu, et tout, ou à peu près, reste à faire : poser les bases d’une information claire et objective pour le public ; protéger les groupes « à
risques » (les jeunes, mais aussi les personnes âgées, les pauvres, les « précaires »). Dépister les sujets qui « dérapent » et intervenir précocement. Enfin, doter les centres de soins (les
futurs centres d’addictologie) des moyens de recevoir les plus « addicts ».
Le « jeu responsable », aujourd’hui prôné, ne veut donc pas simplement dire que les joueurs doivent se contrôler face à une offre totalement libre : les opérateurs doivent être responsables, et
participer à la lutte contre l’addiction et les effets néfastes du jeu. En la matière, les actions de prévention, qui sont laissées au bon vouloir des opérateurs, ne suffisent jamais. Elles
doivent être mises en œuvre sous la houlette d’un régulateur puissant et informé : idéalement, un haut comité doté de pouvoirs, appuyé sur un observatoire impulsant des recherches. On peut
actuellement craindre qu’au-delà des effets rhétoriques, la priorité ne soit davantage donnée au partage des bénéfices attendus, qu’au traitement de l’addiction. Si la régulation se trouve à la
remorque d’opérateurs déjà très puissants, l’ouverture maîtrisée et partielle risque de ressembler à un petit trou dans la carlingue d’un avion, qui le fait exploser en vol…
Source : http://www.humanite.fr/2009-10-26_Idees-Tribune-libre-Histoire_Les-paris-en-ligne-vont-multiplier-les